NB est derrière la
table de mixage, il a un micro, il est placé de telle
sorte qu'il peut voir le film se dérouler. Un type
est à la poursuite (projo). En haut des escaliers,
d'un côté, il y a une petite estrade (celle de
Duchamp) sur laquelle est un table et un micro, de l'autre
coté, il y a une échelle surveillée par
des vigiles. Un perche-man suit les acteurs sur tout le plateau.
NB est à la table mixage et à un micro..
Dix hotesses vendent des journaux France Soir, elles crient
: demandez France
Soir ! D'autres crient Heineken, Kronenbourg avec des paniers
pleins de bières.
CLAP
Une fois pour un autre film
Scene 6
Du haut de l' échelle une femme I compte les points,
elle regarde un balle de tennis imaginaire :
I-15 A 30 A 40 A, wonderful!
puis dit
I-D'un côté des enfants qui jouent aux soldats,
de l'autre, des soldats qui jouent aux enfants.
Alors sous ses yeux s'organise une mêlée derugby
applaudissements : pancarte APPLAUDISSEZ
de la mêlée, un gars monte en rappel, le hardcore
se transforme en bruit d'hélico.
CLAP
Une fois pour un autre film
Scene 8
Une fille en robe rouge danse
NB-: I got a surprise for you ! she is my mother sister's
girl !
La fille J en rouge tourne sur elle même et jette des
fleures
Twin Peaks
J va vers l’homme aux ballons
Un gars K arrive avec des ballons de couleur, gonflés
au gaz. J va vers lui, il se font violance, K lache les ballons.
J- Oh mon ami, je sais qui vous êtes, vous êtes
dieu ! Vous laissez faire les choses pournous protéger
mais ne gardez pas nos anges prisonniers, vous ne pouvez pas
les laisser comme ça, ils souffrent ! Je vous en supplie,
libérez-les, je vous en prie libérez-les, écoutez
ma prière. Je les suis, je
les suis !
K-qui est-ce qui va me payer ?
Plein de voix de la foule-
Nous ! Nous vous paierons ! Nous sommes avec elle !
K-J'ai une grande nouvelle à vous annoncer..
Z-Qu'on ne m'annonce pas de nouvelle, elles sont toujours
mauvaises.
K-Je traque l'inconnu.( le gars doone un CD à NB)
parasite+
38, 39, 40 deux fois, 38, 39, 40, deux fois, attention écoute,
38, 39, 40
deux fois.
2294, 2297, 3298 3 fois
Z- D'où peuvent-elles venir ? j'ai la certitude qu'elles
ne s'adressent qu'à
moi.
K- Les mots que vous employez n'ont pas de sens chez nous.
Z-Pourquoi a-t-il fait ce film ? n'est-ce pas une entreprise
complètement
absurde ?
Twin Peaks
CLAP
Une fois pour un autre film
Scéne 5
bruits d'hélicoptères, fusillades, femmes qui
pleurent et 5 ou 6 types
sortent de derrière la salle et traversent la foule
avec des révolvers et
des pétards, certains avec des casques de moto sur
le crâne.
.
les carabiniers : un gars a un cigare + des lunettes de soleil
+ une
casquette noire qu'il enlève souvent et se passe la
main dans les cheveux
H- On réquisitionne les immeubles et on tue les concierges
(avec un mégaphone)
H tend un CD à NB
H-on vous apporte une lettre anonyme
NB introduit le CD dans le lecteur
Le silence va plus vite à reculons, 3 fois.
Un seul verre d'eau éclaire le monde, 3 fois
JERépète, les miroirs feraient bien de réfléchir
d'avantage, 3 fois.
L'oiseau chante aveCSes doigts.
deux gars traversent le musée avec un canoë sur
les épaules avec un bruit de flotte
le gars en noir
H- Quand t'es sur un bateau qu'est entrain de flamber tu te
fous à l'eau (Renoir)
NB Je ne conçois pas le cinéma sans eau. Il
y a dans le mouvement du film un
côté inéluctable qui l'apparente au courant
des ruisseaux, au déroulement des fleuves.
Marcel Duchamp commence son discours assis derière
son bureau, il lit :
Et l'humour, vous savez, je dis ça pour moi, mais au
fond, l'humour en art,
je vous confie mon idée là-dessus, l'humour
en art, ça n'a jamais existé,
non, aucun artiste n'y a réellement songé. Et
selon moi, à tout vous dire,
c'est une fausse distinction que celle entre l'humour et le
sérieux.
D'ailleurs l'art, au sens large, l'art ça n'a jamais
fait rire aussi que
les, je ne sais pas s'il y a un mot pour ces gens-là,
j'aurais envie de
dire, oui, les gougnafiers, il n'y a que les gougnafiers pour
rire avec
l'art. Les rares fois où j'ai surpris des gens à
rire sur des questions
d'art, en tout cas c'en était, pour sûr, des
vrais. Mais enfin, ici, est-ce
la peine d'en parler, sachant que ni vous ni moi n'avons de
temps à perdre
pour des gougnafiers et que nous n'en sommes pas, n'est-ce
pas.
CLAP
Une fois pour un autre film
Scéne 3
Un gars, habillé en noir, grimpe en haut d'une échelle
et débite son discours, la voix est en play-back (pré-enregistrée)
N-Qu'est ce que ouv dez-gar-re ? qu'est ce que ouv tez-guez,
sou-te? Hein ? je suis pas une tê-be (te-bê) ze-rieu-cu,
oim. Qu'est ce que ouv dez-ten-za? ah ! ouv dez-ten-za que
je tau-se? ah, un sin-sa-a! C'est ressan-inter un sin-sa-a
! je suis un sin-sa-a ! mais oui, je suis un sin-sa-a! les
sin-sa-a, ça our-q les u-res, y'en a tout- par, oute
le de-mon
u-te ! Oute le de-mon u-te un tit-pe eu-p, men-le-seu on u-te
en ceur-dou alors ça
se oi-ve pas, c'est comme le ble-sa, c'est en dans-de, en
hors-de alors ça se oi-ve pas.
Tez-fou le am-q ! lez-a, ouv rez-li ça dans le nal-jour,
ça sera mez-pri-in, oute sera mez-pri-in, oute ! et
ui-pe ouv rez-li, et ui-pe ouv le rez-croi, que ce par dans
les naux-jour, on te-con-ra oute, hein ?
au type en noir
A- Stop
Be au type qui descend de l'échelle
Be- Déguisé en ramoneur ?
N- Non, déguisé en entrepreneur de fumisterie.
(Renoir)
Des hotesses brandissent des pancartes RIRES
On entend des rires pré-enregistrés
CLAP
Une fois pour un autre film
Scéne 2
Une femme (De) dans l'assemblée
De- j'ai peine à comprendre.
Un gars lui rétorque
E- On ne vous demande pas de comprendre !
le couple de ménestrels qui n'ont d'ailleurs rien d'un
couple de ménestrels
Be- Pourquoi tu prends cet air pensif ?
A- parce que je pense à quelque chose.
Be- Vous cherchez trop à comprendre ce qui se passe,
Monsieur.
A- Il ne s'agit pas de comprendre, il s'agit de croire.
Jingle de twin Peaks
MD- Vous comprendrez bien que l'humour, moi, avec toute la
bonne volonté du monde, et sans aucune manière,
l'art en fait, ça ne m'a jamais fait rire, et mes blagues
à moi, comme vous pouvez le constater, comme je le
constate moi-même d'ailleurs, elles ne font rire personne,
surtout pas les spécialistes. Au contraire si j'ose
dire, mes blagues ressortent du plus grand sérieux.
Il suffit de vous regarder pour confirmer mon idée,
et je sais bien que de votre part, l'absence totale de rire
dans cette assemblée, je sais bien que ce n'est pas
pour me flatter, que même, avouons-le, vous n'avez aucun
intérêt à me faire plaisir,
Un gars dans l »assemblée l’interompt
-ta gueule
+ MD se tait et va à NB, il lui donne un CD où
l’on entend sa voix
et c'est bel et bien votre intégrité qui est
la plus probante, la plus démonstrative dirais-je,
pour étayer mon idée là-dessus. Merci
à vous, donc, sans parti pris aucun, car vous consolidez
une chose de la plus haute importance.
CLAP
Une fois pour un autre film
Scéne 4
Un autre gars Z monte, en imper clair + chapeau
Z- ils sont bien renseignés les journaux, allez foutez
le camp ! Allez !
rentrez chez vous, vous allez attraper froid ! laissez-moi
seul, tout seul !
vous entendez ? je veux qu'on me foute la paix ! la paix !
allez dévider,
laissez-moi seul puisque je suis tout seul. Oh je suis fatigué,
j'ai plus
confiance, c'est fini, vous entendez ! et dit dont (dites-donc)
les gars y'
a une place à prendre, un bon petit boulot avec des
heures supplémentaires !
alors allez-y qu'est ce que vous attendez ? un petit bonheur,
tout un petit
bonheur ! hein quoi François ? quel François
? nulle part alors c'est moi.
Foutez-moi la paix ! Allez-vous-en ! Foutez-moi la paix !
Twin Peaks
Be-Vous parlez tout le temps. On se croirait au théâtre.
Ça distrait, et puis, c'est reposant !
Z- Vous ne me prenez pas au sérieux ! Si j'étais
vaniteux, je serais blessé
jusqu'à l'os. Mais je n'ai pas de vanité, je
n'ai que de l'orgueil. Et je
suis sûr de moi, absolument sur sûr ! petit voleur
par nécessité, assassin
par vocation, ma route est toute tracée. Mon chemin
est tout droit et je
marcherai la tête haute. jusqu'à ce qu'elle tombe
dans le panier
naturellement. D'ailleurs, mon père me l'a souvent
dit : « Pierre-François,
vous finirez sur l'échafaud » (Prévert-Carné)
un gars C arrive avec des bûches
Be- du bois pour le foyer ? (X)
C- non, pour le bûcher !
F est une voix éléctronique (sans acteur)
F- La commission purgatoire vous condamne préventivement
à la peine de vivre
Be- Le minimum surtout à votre age âge
F-Et maintenant, Mademoiselle, vous êtes le seul témoin
à avoir vu effectivement l'homme qui a tué Martel
vous étiez à un mètre de lui. Ou bien
je garde cet homme et j'essaierai de détruire son alibi
car il a été formellement reconnu par un témoin,
ou bien il sortira libre de ce bureau dans une minute après
votre réponse et ç'en sera fini pour lui.
B- pour moi il n'y a aucun doute, ce n'est absolument pas
lui.
Z- merci, mademoiselle.
B- C'est la moindre des choses
F- Merci mademoiselle.
serrage de pince général : que beaucoup d'acteurs
serrent la main de tout le
monde et que les spectateurs finissent par se serrer les mains
eux -mêmes
Des hotesses brandissent des pancartes : SERREZ VOUS LA MAINS
Z- Mais madame, ce n'est pas à moi de tailler votre
bâton de rouge
NB- La réponse de Sorel ne fut d'abord que la longue récitation de toutes
les formules de respect qu'il savait par cour.
CLAP
Une fois pour un autre film
Scéne 1
Bruit de chevaux
Entre par la grande entrée un couple (A+B)
L'homme parle
A-Pensez-vous que le seigneur de ces lieux puisse faire bon
accueil à deux
ménestrels venus de très loin pour le distraire
?
C-Je le crois. J'ajouterais même que vous tombez à
merveille
A-Merci brave homme
C-Merci plutôt à vous, mes beaux enfants, merci
de m'avoir appelé « brave
homme », on a beau dire ça fait plaisir tout
de même.(Carné)
Le clairon sonne, et le couple entre
La mêlée se réorganise
Twin Peaks
CLAP
Une fois pour un autre film
Scéne 10
A Be MD C H Z N se retrouve devant un appareil photo
A- on échange les chapeau
Twin Peaks détruit par Cédric
Les acteurs échangent leurs chapeaux avec le public
Il existe des "films
pour une fois". Ce sont des films sans caméra.
Nicolas Boone en est l'auteur – réalisateur -
metteur en scène - interprète. Pour cela, il
convoque un maximum de participants : des acteurs, des figurants,
des techniciens, une foule de spectateurs et déploie
tout un matériel de plateau de tournage. Dans ce décor,
se déroule quelque chose qui a à voir avec le
cinéma. Les films pour une fois sont exclusivement
composés d'extraits de films, (dialogues, mises en
scènes, sons et musiques) ; ou de citations de textes,
(romans, écrits théoriques, articles critiques).
Le clap donne son rythme au film : "Un film pour une
autre fois, scène un"… Ces blocs délités,
une fois compilés, construisent, les uns avec les autres,
des rapports nouveaux. Tournages de morceaux d'histoires compilées.
Nicolas Boone ne cite pas ses sources. En donnant et en ne
donnant pas pour siennes les citations, il laisse le doute
planer. Choisir des scènes, s'approprier les paroles
des autres et les recycler est une méthode de travail
qu'il suit avec rigueur. Le plagiat est un acte d'auteur assumé,
revendiqué même, dans un article de France Soir
(une reproduction du quotidien distribuée au début
des tournages). Mais finalement, ni l'application systématique
de cette méthode, ni sa revendication n'annulent tous
les problèmes posés par cet usage exclusif du
plagiat. Au contraire, cet excès les amplifient, jusqu'à
l'ironie dont il parle dans l'entretien.
D'abord, l'usage du plagiat témoigne d'une certaine
fascination pour la parole des autres (ceux qui ont toujours
déjà mieux dit ce qu'on n'a pas encore formulé
soi même). Aussi, la citation prend l'aspect d'une référence
autoritaire, portée par toute la légitimité
de son auteur. Mais par une opération de surenchère,
en prenant, vis à vis des auteurs, la liberté
de ne pas les citer, Nicolas Boone place leurs paroles dans
un système d'équivalence général,
il les nivelle. Détachées de leur origine, il
peut alors les manipuler et les faire siennes.
Ensuite, la série de ces citations sans source définissent
un univers de référence, plus ou moins reconnaissable.
Elles inscrivent, par exemple, son premier film dans l'histoire
de la Nouvelle Vague, dans son époque et son quartier.
Ce plagiat ultra référencé révèle,
chez Nicolas Boone une volonté de s'inscrire en douce
en successeur de ces auteurs, après qu'il les ait fait
exploser au détour d'un flash info dans ce même
film…
Recycler ce qui existe, n'est-ce pas, finalement, supposer
que rien ne vaut d'être inventé, comme si tout
avait déjà été dit, déjà
vu ? En 1969, Douglas Huebler disait "Le monde est rempli
d'objets, plus ou moins intéressants ; je n'ai aucune
envie d'en ajouter même un seul. Je préfère,
simplement, constater l'existence des choses en terme de temps
et/ou de lieu." Le monde autour de Nicolas Boone est
rempli de films. Il propose alors un espace temps dans lequel
tous ses fantasmes de cinéma sont possibles. Sans remplir
aucun mètre linéaire de pellicule, il invente
une ère de jeu avec les films des autres.
Enfin, l'appropriation inhérente au plagiat reporte
le problème de la propriété sur le voleur.
Les paroles des autres qu'il a choisies pour ses films, sont
pour lui des "béquilles" conceptuelles ou
poétiques, car leur fonction est également de
porter son travail, de le représenter mieux qu'il ne
le ferait. Il dit même : "Personne n'est propriétaire
de rien ou je suis propriétaire de tout.", une
façon de s'inscrire dans le groupe des dépossédés
et de se nommer ensuite propriétaire de leurs biens.
Nicolas Boone vole sa matière première dans
le domaine public, dans le cinéma ou dans les livres.
Il s'agissait, pour cet entretien, d'utiliser à nouveau
les scénarios comme un modèle, une source et
d'en subtiliser des passages. Une troisième vois interviennent
dans notre conversation. Elle est issue ou non des scénarios
et invective, justifie, répond ou interroge sans jamais
vraiment être à propos. Les paroles des autres
sont à nouveau nos béquilles. Ce qui suit est
à la fois à la fois un commentaire du film et
une possible continuité.
Emilie Renard, avril 2002
Après le film. Entretien entre Emilie Renard, Nicolas
Boone et Citation sans Source.
ER Avec ce principe de "films pour une fois", tu
es exclusivement dans un travail de recyclage et d'appropriation
des mots des autres. J'aimerais connaître ta position,
savoir si ce procédé te permet de te tenir en
observateur du cinéma ou en acteur du film. C'est pourquoi
je te propose de faire un entretien, comme un moyen de chercher
dans l'échange et la parole directe, une manifestation
de l'auteur.
CS Parler avec les mots des autres, voilà ce que je
voudrais. Ca devrait être ça la liberté.
NB Avec les phrases citées, tu peux vraiment brouiller
les pistes. Dans mes scénarios, les citations sont
souvent trop courtes pour que l'on puisse remonter à
la source. Ils sont avant tout constitués de dialogues
de cinéma mais je mélange aussi du roman, de
la critique, des paroles d'artistes, etc. J'applique cette
phrase que les lettristes mettaient à la fin de leur
revue : "Tous les textes publiés dans Potlatch
peuvent être reproduits, imités, ou partiellement
cités sans la moindre indication d'origine." Mais
j'étends la source de mes citations à tout autour
de moi. Plus personne n'est propriétaire de rien ou
je suis propriétaire de tout.
CS Je veux bien faire ce que tu veux, mais il faut que ce
soit bien préparé. Ne rien faire à la
légère. Alors décide si je dois m'asseoir,
rester debout, parler, ou ne rien dire. Il n'est pas question
d'improviser. Si tu veux que je parle, tu me dis ce que j'ai
à dire. Je dis ce que tu veux, ce qui t'arrange. Je récite.
N'attends pas de moi autre chose.
NB Bien sûr la spontanéité, elle se prépare.
Moi, tel Julien Sorel, pour "épater", j'apprends
par cœur : "La réponse de Sorel ne fut que
la longue récitation de toutes les formules de politesse
qu'il savait par cœur."
ER Dans le premier film pour une fois, tu poses beaucoup
d'éléments théoriques, comme si tu voulais
justifier cette situation de tournage, définir ce qu'est
un film sans caméra. Et avec les citations, tu l'inscris
dans une histoire du cinéma plutôt Nouvelle Vague.
C'était peut-être aussi une façon de répondre
aux conditions de l'examen, à l'école des Beaux-Arts
de Paris.
CS Il arrivait à Saint Germain des Prés et
il était dans ce soir, rempli de joie et d'épouvante
car la lie du débat avait gonflé, cultivé,
et développé son film futur.
NB Pour la justification d'un maximum de paramètres
dans le premier film, oui c'est le diplôme.
Mais c'est aussi un film qui commence par une citation lettriste.
Dans Traité de bave et d'éternité, Isidore
Isou parle d' "un film où le débat du ciné-club
qui suit la séance sera inclu dans le film lui-même."
Dans mon premier tournage, à l'école des Beaux-Arts,
j'ai choisi d'utiliser des films qui se passent dans ce quartier,
avec des discussions au café comme dans la Maman et
la Putain d'Eustache, ou Le Diable Probablement de Bresson.
Ces films représentent toute une histoire qui c'est
passée à Saint Germain des Prés. Dans
mon scénario, un flash France Info annonce un attenta
près des Deux Magots. Après l'explosion, mon
film ramasse tous les fragments de ces films tournés
à Saint Germain. Même si ce n'est plus la même
époque.
ER Dans tes tournages, c'est toi le grand ordonnateur des
événements : tu es le scénariste, le
metteur en scène, le script, tu joues même le rôle du réalisateur avec une visière sur
la tête. Le reste du temps, tu es dans le camion de
la technique à superviser la distribution des rôles,
des sons et des lumières.
NB "Le grand ordonnateur des événements",
oui c'est ça, la tentative d'être dieu pendant
un quart d'heure. Hitchock, lui, y arrive. Mais tentative
loupée pour moi. Perte de contrôle de plein de
paramètres. Je crois que quand on essaie de tout contrôler
et qu'à un moment, le projet nous échappe pour
devenir autre chose, ça devient intéressant.
ER Les spectateurs sont intégrés à la
représentation. Dans le premier, à l'école,
le jury joue son propre rôle de jury-spectateur. Devant
lui défile une foule d'acteurs et de figurants. Et
dans le second, à Lyon, des acteurs prennent un rôle
à un moment et, à la fin de leur réplique,
se fondent à nouveau dans la foule. Ainsi, sans le
rapport scène – salle, chacun peut choisir un
point de vue sur le film qui se déroule autour de lui
et se déplacer dans le décor. C'est un film
en volume qui élimine le rapport frontal à la
salle de cinéma et au déroulement du film.
NB Il y a deux foules différentes : celle qui est
convoquée à un tournage pour être figurante
: dans Un film pour une fois, la foule est là pour
donner corps au générique, c'est la figure du
générique. Ensuite elle est exclue du film,
elle assiste de loin au tournage. Et il y a celle qui est
dedans : dans Un film pour une autre fois, le film naît
de la foule. Elle est figurante et spectatrice à la
fois.
CS Je ne conçois pas le cinéma sans eau, il
y a dans le mouvement du film quelque chose qui l'apparente
au mouvement des rivières.
NB Au mouvement de la foule aussi. C'est à ça
que je pense quand deux gars se fraient un passage dans la
foule avec des rames.
ER Un peu comme ces foules curieuses qui regardent de loin
les tournages, comme si c'était de ce côté
là, la vraie vie du cinéma.
NB Dans le premier, la foule était dans la même
situation que moi à Vancouver. Je m'explique. Au Canada,
c'est moins cher de tourner un film qu'aux USA. Alors plein
d'équipes viennent réaliser leurs films ou leurs
sit-coms là bas. Souvent, je tombais sur des tournages
par hasard. Je voyais des projecteurs montés sur des
machines et l'équipe qui s'agitait autour, des vigiles
avec des brassards oranges aux bras qui empêchaient
les curieux comme moi d'approcher. Après, sur ma route
à travers les Etats-Unis, j'ai croisé beaucoup
de tournages. Et quand je rencontrais des gens, je me demandais
parfois s'ils ne sortaient pas directement d'un plateau tellement
leurs discours avaient le ton des films que j'avais vus, tellement
ils récitaient, eux aussi, leurs formules de politesse.
ER Dans Mulholland Drive de Lynch, il y a une scène
dans un théâtre. Une femme chante, elle tombe
et son chant continu. C'était du play-back. On assiste
ensuite, dans ce théâtre, à une série
de décalages visuels et sonores qui ont un effet magique.
Ces écarts jouent avec la crédulité du
spectateur devant l'image et mettent en évidence la
manipulation du cinéma.
NB J'ai des solutions techniques liées aux conditions
du jeu qui installent un ordre dans le spectacle et le perturbent.
La voix des acteurs est diffusée en play-back, mais
ils disent le texte en même temps. Alors parfois, le
perche-man capte leur voix et je coupe l'enregistrement. Ensuite,
j'inverse. On ne sait donc jamais vraiment si la voix est
en direct ou enregistrée. Parfois aussi, certains acteurs
parlent sans la perche. Cela semble spontané, et le
spectateur peut alors s'effrayer de participer à un
film dont il ne maîtrise pas toutes les règles
et craindre que le perche-man ne se plante devant lui. Il
y a aussi une voix off. Une voix désincarnée
d'ordinateur (comme dans Alphaville ou 2001 l'Odyssée
de l'espace).
La voix étrangère de la machine, c'est encore
un élément de fiction. Ces éléments
perturbateurs sont importants pour la performance, car il
faut qu'elle soit un enjeu aussi pour les spectateurs.
ER Tout l'appareillage du cinéma est là : les
machines des lumières et du son, le camion de la technique,
les tentes. Le décor du film, c'est le lieu du tournage
et son sujet, le tournage. Finalement, c'est comme une pièce
de théâtre, avec les moyens du cinéma.
NB Le but essentiel est de se convaincre soit même
et de convaincre tout le monde. Ensuite, c'est d'arriver à
un accord commun pour qu'on soit tous embarqués là
dedans. C'est l'énergie d'une équipe qui se
diffuse et transmet l'illusion du cinéma. Pour cela,
signalétique du cinéma et accentuation du côté
: on répète, c'est pas fini, ça se déroule
sous nos yeux. Je veux insister toujours plus sur ces signaux.
Le clap par exemple, c'est un repère temporel simple
et efficace. On arrive avec un camion et on déballe
le matériel, comme sur une free party. Il faut que
ça soit spectaculaire aussi. Un film pour une fois
est entre le désordre du tournage et la fluidité
d'un film. Et l'absence de caméra me permet d'aller
plus vite, même dans l'imperfection. Le tournage pour
moi, c'est ce qu'appelle Bresson "la toile de peintre",
quand il dit : "Mon film qui est en train de se faire
sous mes yeux, comme une toile de peintre éternellement
fraîche." Moi, je veux garder cette fraîcheur
là. Du cinéma, en faire une performance et redonner
un corps aux scènes des films. Je voudrais aller vraiment
à l'origine du cinéma mais avant l'image, à
la prise de vue.
ER Aurais-tu voulu participer à tous ces films que
tu as vus ?
NB C'est un pari impossible, mais j'y joue.
ER A la fin de ton film, les acteurs échangent leurs
chapeaux et se réunissent pour une photographie. Avant,
vous répétez et après, on boit un verre
sous les tentes. Ces moments font presque partis du film,
c'est une façon de le faire déborder dans l'ambiance
du tournage. Ca donne l'ampleur de cette "grande expérience
humaine" qu'est le tournage d'un film, avec générosité.
NB L'ambiance de tournage, la grande expérience humaine,
bien sur, c'est aussi le sujet du film. Comme sur tous les
tournages, il y a la régie. Ceux qui s'occupent de
la vie du plateau sont aussi importants que ceux qui font
le film. Ca fait parti du tournage, c'est son quotidien. Buvons
et mangeons !
ER "Venez découvrir les coulisses du cinéma",
c'est écrit sur les affiches d'Eurodisney. Ils ont
une nouvelle attraction sur "le monde fabuleux du cinéma".
Là bas, comme à Hollywood, tu peux visiter les
décors, et, sans caméra, revivre le film à
la place des acteurs, dans un décor hyper-réaliste.
Le parallèle est un peu cruel, mais ça vaudrait
le coup d'aller vérifier sur place si tu as la même
idée du cinéma que les Studios Disney. "Les
jeux sont faits !" C'est peut-être votre vue commune
à Disney Cie et toi, celle d'un moment toujours déjà
passé, un moment perdu qu'il faut retrouver, réactiver
par un décor et se persuader qu'on y est.
CS Au Puy du Fou, il y a toute une mise en scène très
sophistiquée. On voit des chevaliers et on entend le
bruit de leurs galops dans la forêt.
NB Préparer un film comme une bataille.
CS Au théâtre, on joue. Au cinéma, on
a joué, on a perdu.
ER Est-ce de ta part une volonté de resituer le cinéma
dans le champ de la réalité ? Comme si tu mettais
à plat la fiction d'un film et le jeu sur le plateau
de tournage.
NB Le cinéma pour de vrai, en vrai, dans un certain
absolu, c'est quand l'image se fait, quand l'acteur a faim,
soif ou froid, quand les projos éblouissent ou quand
la pluie interrompt toute activité. Alors que la projection,
c'est seulement le point de vue du réalisateur. Tenter
que mes tournages aient au maximum la magie du cinéma,
tout en restant réels.
ER Tu t'appropries des sources sans les citer. Tu n'es à
l'origine de rien, excepté la situation générale.
Ta signature, c'est le plagiat ?
NB Je n'invente rien, je reprends. Dans mes films, on peut
coller une référence plus ou moins évidente
à tout. J'utilise les films comme des sources dans
lesquelles je peux choisir, couper, isoler, mettre en relation.
Je regarde le cinéma d'aujourd'hui comme une suite
de clips ou de séquences plutôt que comme un
scénario ou une écriture. C'est probablement
pourquoi je puise beaucoup dans les dialogues des vieux films
et j'utilise, dans les films récents, les mises en
scènes qui peuvent fonctionner comme des performances.
CS Créer n'est pas déformer ou inventer des
personnes ou des choses. C'est nouer entre des personnes et
des choses qui existent et telles qu'elles existent, des rapports
nouveaux.
CS La question est à chercher plutôt du côté
de qu'est-ce qu'une situation peut raconter ou produire ?
En tout cas, l'histoire n'est pas monolithique, mais multiple,
composite. C'est une multitude de petites histoires qui s'additionnent.
NB La compilation devient chaotique. Il n'y a plus d'histoire.
C'est juste des correspondances. Dans mes tournages, "les
rapports nouveaux", c'est le lien qui existe entre les
minis scénarios. Parfois, il est évident ou
au contraire vraiment tiré par les cheveux ou encore
ridicule et misérable, mais il existe toujours…
Qu'est ce qui peut bien relier une mêlée de rugby
à du hard core ou encore à un discours de Duchamp
qui parle d'un URINOIR, puis d'une FONTAINNE, puis encore
d'une TASSE DE THE ? Qu'est ce qu'un pigeon mort vient faire
avec une pizza et des militaires en uniforme rose ? Les rapports
se créent dans le déroulement même du
scénario. C'est un fil rouge qui se déroule
dans l'espace temps du film. Il s'accroche sur des images,
des actions, des mots, des couleurs. Et puis il y a aussi
une incohérence propre au tournage : la succession
des scènes est définie par un planning organisé
selon des critères pratiques, économiques, logistiques
ou météorologiques. Ainsi, il n'y a ni ordre
chronologique, ni contrainte de l'histoire. Le processus de
montage de Mulholland Drive de Lynch m'intéresse pour
ça. Les plans ont été tournés
pour être le pilote d'une série T.V. Mais le
projet à changé en route lorsque Canal + lui
a commandé un film de cinéma. Là, Lynch
avait un bon stock d'images avec des amorces d'histoires pour
une série. Et il a fait un film avec ça. C'est
pourquoi il n'y a pas un sens de lecture à son film.
Chacun peut y voir ses rapports.
CS J'ai peine à comprendre. On ne vous demande pas
de comprendre !
ER J'ai lu une remarque de Jean Luc Godard sur le cinéma
d'aujourd'hui, dans une interview pour Libération,
il parlait de toi : "Pas mal de cinéastes pourraient
se passer de caméra. Le regard, le cadre, le plan,
ce n'est pas du tout leur problème, au sens où
Giacometti disait voir les choses pour la première
fois. Ils ont une caméra parce qu'il faut bien enregistrer
quelque chose, comme les autres, pour la xième fois…"
Sa critique vise des cinéastes qui utilisent la caméra
comme un outil évident, comme un donné du cinéma
et qui ne se préoccupent que de l'histoire, des acteurs,
de la production, de l'annonce ou du genre. Leur travail est
en périphérie de l'image sans l'aborder vraiment.
Alors que tes films sans caméra sont réalisés,
tournés et diffusés en direct. Tu tentes une
autre approche. Ce n'est plus du cinéma, ce sont les
apparats du cinéma. Ces films pour une seule fois fonctionnent
sur un manque : tu retires au film, la caméra. C'est
aussi un geste iconoclaste, comme si "on" avait
déjà tout fait au cinéma, déjà
tout vu ! Comme si cela ne valait la peine que pour faire
du nouveau ou bien alors recycler mais sans enregistrer.
NB "voir les choses pour la première fois",
et bien moi, comme "pas mal de cinéastes",
je revois ce que le cinéma a déjà enregistré,
a déjà compris. Je retourne des scènes
qui ont déjà été tournées
ces cent dix dernières années. Mais à
quoi bon y mettre une caméra ? Je pose la question
avec une certaine ironie : à quoi bon refaire un film
puisque tout a déjà été fait ?
Refaire toujours, citer systématiquement. Est-ce que
je suis dans la problématique de la fin du cinéma
? C'est une question pour moi. C'est vrai que l'annonce du
film dans mon édition de France Soir, titre "Festival,
la fin du cinéma." C'est encore un jeu avec l'idée
de fin. Et il y a la dernière conférence de
Marcel Duchamp. C'est sans doute un retour sur une fin, la
fin du siècle dernier.
ER Est-ce par manque de moyen ou de savoir faire que tu décides
de ne pas faire d'image ? Revoir, rejouer, refaire, retourner…
Rien n'est inscrit de façon définitive. Avec
la répétition, quelque chose est changé.
Avec l'enregistrement, l'identique se répète
à l'infini. Rester dans l'expérience, dans l'essai,
c'est aussi refuser la reproduction du film. Etre dans la
performance, est-ce pour toi une manière de refuser
d'enregistrer ? Car en fait, tout tient avec une certaine
légèreté et une simplicité des
préparatifs, sur l'énergie de ton "équipe".
Est-ce en réaction à la lourdeur des productions
cinématographiques ?
CS Est-ce qu'il n'y a pas dans la représentation un
moment où la plus-value joue ? Quand on reproduit la
réalité, est-ce qu'il n'y a pas de la plus-value
? Est-ce que le concept marxiste de plus-value n'est pas une
bonne arme pour lutter contre le concept bourgeois de représentation
?
NB Je pars directement avec un problème, c'est vrai
! Le tout c'est de se rattraper par rapport à ça,
trouver d'autres moyens pour tester la fiction. Voir si ça
marche encore ou pas. Avec toutes les erreurs que la répétition
implique. Il y a des erreurs qui passent tout le temps dans
ces films pour une fois. Faire un film, ça ne m'intéresse
pas, voilà tout. Je ne cherche pas l'image, mais les
relations entre elles. Refaire ce moment, se mettre dans la
situation de films qui ont été tournés,
comme si je me remettais dans la peau des cinéastes
à ce moment là, c'est une façon de réactualiser
les situations et aussi par fascination. Retirer la caméra
c'est une façon de négliger la perfection, de
ne pas s'emmerder avec l'esthétique de l'image. Par
contre, il y a de la précision dans les scènes.
On fait semblant bien sûr. On mime, mais c'est pour
de vrai. On joue pour de vrai. On tourne sans moteur. On arrive
à une certaine magie, à un déploiement.
Pour moi, c'est comme réaliser un rêve. Ca va
toujours plus vite en bricolant quelque chose. Je n'y connais
rien en technique, je ne sais pas écrire, je suis mauvais
acteur, j'ai envie de tout faire, alors j'appelle les autres
pour m'aider. Je prends chez les autres.
CS Souvent qualifié de politique, votre travail semble
fondateur d'un des axes sensibles de la nouvelle génération
d'artistes. Qu'en pensez-vous ? Et entendez vous politique
dans le sens d'un débat social ou dans celui de l'engagement
? Que pensez vous de la situation géographique actuelle
?
NB …
ER Quelle valeur pouvez-vous attribuer à un questionnaire?
CS A celui-ci ? Il s'agit manifestement d'une forme de dialogue
factice, devenant aujourd'hui obsessionnelle avec toutes les
psychotechniques de l'intégration au spectacle (la
passivité joyeusement assumée sous un déguisement
grossier de "participation", d'activité en
peau de lapin). Mais nous, nous pouvons soutenir, à
partir d'une interrogation incohérente, réifiée,
des positions exactes. En fait, ces positions ne "répondent"
pas, en ceci qu'elles ne renvoient pas aux questions ; elles
renvoient les questions. Ce sont des réponses telles
qu'elles devraient transformer les questions. Ainsi le véritable
dialogue pourrait commencer après ces réponses.
Dans le présent questionnaire, toutes les questions
sont fausses ; et nos réponses vraies cependant.
Cet entretien peut être reproduit, imité, ou
partiellement cité sans la moindre indication d'origine.