Le Labo
Jouissance, on tourne !
Nicolas Boone filme pour de faux et pour le plaisir.
Par Annick RIVOIRE (Rennes envoyée spéciale)
mercredi 19 novembre 2003
D'une voix forte, l'homme réclame la parole. La jeune
fille qui a distribué les pop-corn au début
de la «conférence cinématographique de
Nicolas Boone» tend un mégaphone. Imperturbable,
il demande à l'aréopage de figurants, perchmans
et scripts qui accompagnent Nicolas Boone s'ils peuvent «répondre
à la célèbre question de Bazin : qu'est-ce
que le cinéma ?» Rires dans la salle. C'est que
la question n'appelle pas vraiment de réponse, ici,
dans l'auditorium des beaux-arts de Rennes. Sauf à
considérer les performances de l'artiste de 29 ans
comme autant de tentatives de renouer avec la magie du «cinoche».
Artifices. En réactivant les formes d'un cinéma
merveilleux, où les films seraient faits sans caméra,
et les tournages constitueraient d'authentiques moments de
création collective, festive et jouissive. Formaté,
le cinéma est déjà mort quand il est
en boîte, estime Nicolas Boone. L'esprit du cinéma,
lui, souffle dès qu'on en reproduit les artifices :
la lumière, les effets spéciaux, les costumes,
la bande-son, la perche, sans oublier la casquette et le fauteuil
du réalisateur. Réenchanter le processus à
produire des histoires en images, c'est en substance ce qu'il
recherche en mobilisant des bénévoles et en
intégrant les spectateurs à la figuration.
En moyenne, Nicolas Boone «réalise» deux
films par an. La gageure consistant à concentrer l'événement
dans une unité de temps et de lieu, à la façon
du théâtre. Pour contrer ces tournages trop «frustrants»
où «il ne se passe rien», sauf l'attente,
il a choisi de se défaire du «produit fini film»
en ne conservant «que le moment où vit le cinéma
: son tournage». D'ailleurs, ses «films»
portent des noms référentiels, Post-Mortem Cinéma,
Un film pour une autre fois, ou Lost Movie, pour son dernier
tournage, à la caserne de Pontoise en juin. Ce bâtiment
militaire, transformé en centre de création,
a influencé le scénario. Car Nicolas Boone prépare
des story-boards griffonnés, composés de saynètes
en rapport avec le thème et le lieu. Dans Lost Movie,
le film s'est ainsi perdu dans les clichés du genre
«film de guerre», figurants et acteurs en treillis,
pétards et fumigènes pour simuler la bataille.
Evolution. La machine à tourner sans tourner s'affine
de projet en projet. Les premiers «tournages»,
à l'occasion d'un vernissage, sont proches des performances.
Ils durent le temps de la surprise (20 minutes pour le premier,
Un film pour une fois, en 2001, contre 8 heures pour Lost
Movie), enchaînant des séquences «citations»
et cinéphiles, insistant sur la place du spectateur,
hors champ/plein champ, centrale en tout cas. Les tournages
sont rendus publics comme des soirées, avec flyers
et e-mails, les spectateurs invités à être
curieux, les plus actifs pénétrant au coeur
du dispositif, tel cet enfant dans le «film du tournage»
de Lost Movie, trop content de jouer à la guerre avec
deux fausses kalachnikov. Ou comme Maurice, employé
de banque devenu l'acteur principal de Nicolas Boone, avec
imper mastic et lunettes noires.
Avec Alfred, chercheur chez Saint-Gobain, Fayçal, animateur
multimédia, Emilie, étudiante, ils se sont investis
au point de répondre immédiatement à
l'invitation du meneur de troupe pour cette conférence
happening à Rennes. «Comme ils sont tous venus,
explique un Nicolas Boone aux allures de Jacques Tati, je
les ai laissés faire la conférence.» Ce
happening furieusement drôle (l'ingénue qui bafouille,
l'intello qui jargonne en pompant les débats du Masque
et la Plume, l'artiste évanescent...) s'est logiquement
terminé par un appel à participer au prochain
film, «sur la plage», ou «le tournage comme
une activité de plage». Nicolas a déjà
prévu d'affréter un bus.
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